« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16323, f. 30-31], transcr. Jeanne Stranart et Véronique Cantos, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7028, page consultée le 02 mai 2026.
Jeudi, 2 h. moins ¼ après midia
Je viens seulement de déjeuner. Je suis faite comme une sorcière depuis ce matin
8 h. ½. Je suis dans la poussière jusque par-dessus la maison. Je ne m’excuse pas
de
ne pas t’avoir écrit plus tôt, car travailler, avoir les mains sales et la figure
noire, c’est penser à toi, c’est t’aimer. Je ne prends pas même le temps d’envoyer
chercher du papier, je t’écris sur deux feuilles détachées.
Seulement, il n’y a ni givre, ni
vent pour les rendre poétiques. Telles qu’elles seront, je te les donne avec
mille et mille tendresses, des boisseaux de baisers et de l’amour, plus qu’elles n’en
peuvent contenir.
J’ai vu tout notre monde plus la mercière de la rue de
l’Échiquier. J’ai réussi à les renvoyer presque contents. La couturière sera prête
samedi matin. Tu vois que les occupations du ménage ne m’empêchent pas de faire tes
affaires.
Mon bon cher ange, je t’ai bien aimé, j’ai bien travailléb. Je suis noire et laide à faire
peur. Vous disiez hier que je n’étais pas capable de manger de la terre par amour
pour
vous, je crois sans fanfaronnadec que je suis en bon train, ayant déjà avalé douze
boisseaux de poussière depuis ce matin. Vous voyez bien que vous ne savez ce que vous
dites quand vous parlez d’impossibilités. En amour, il n’y en a pas.
Mon cher
petit Toto, je n’ose pas vous baiser avec mes lèvres noires, on dirait que le livre
de
Maynard1 a déteint sur moi. Enfin,
à la couleur près, je suis la même qu’hier, c’est-à-dire que je vous adore.
Votre fidèle caca.
1 L’ouvrage de Louis de Maynard de Queilhe, Outremer, paru en 1835 chez Renduel en deux volumes in-folio, est un des premiers romans antillais. Il aborde une période charnière de l’histoire des Antilles : les années 1829 à 1831. Le trait d’humour de Juliette « je n’ose pas vous baiser avec mes lèvres noires, on dirait que le livre de Maynard a déteint sur moi » vient du fait que l’auteur est martiniquais et qu’il relate la vie des Antillais.
a « 2 » est ajouté en haut de la troisième page de la lettre qui se compose de deux « feuilles détachées ». Il se peut que Juliette Drouet, ou une autre personne, ait annoté la lettre.
b « travailléé ».
c « fanfarronnade ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
